Rêves et Fantômes d’Asie au Quai Branly – 2018

Frissons

Des histoires d’esprits errants de la forêt, de femmes-chats vengeresses, de revenants affamés, de vampires sauteurs ou encore de yokaïs. Des histoires qui, à travers le théâtre, la peinture, le cinéma ou les jeux vidéos, hantent l’imaginaire asiatique depuis des siècles.

Si le bouddhisme a contribué à la construction de cet imaginaire, c’est bien en marge de la religion, dans l’art populaire et profane, que la représentation des spectres s’est développée.


Au Japon

Plateau à crâne, sceptre et rosaire (Japon – XIXème siècle – Bois peint)

Tel un memento mori, le décor de ce plateau oppose un crâne et un nyoi (sceptre en forme de champignon de longévité).

Entre ces deux symboles de vie et de mort se trouve un rosaire représentant la connaissance, qui, selon le bouddhisme, suppose la compréhension de l’impermanence du monde.

Iguchi Kashu (1880-1930) représente ici un fantôme féminin. Le teint terne, les traits émaciés suggèrent la détresse d’un esprit qui subit les affres de l’enfer.

La femme fantôme au Japon a une attitude étrange, désarticulée. Elle n’a pas de pieds et se déplace sans toucher le sol. Elle ne passe pas inaperçue avec son linceul et ses cheveux décoiffés.

Elle harcèle et suit ses victimes sans relâche, les hante jusqu’à les faire sombrer dans la folie et provoquer leur mort.

Iguchi Kashu, Fantôme (Yûrei)

Oiwa, justicière d’outre-tombe

Ikkyo

Hokusaï

A l’origine, l’histoire d’Oiwa n’est qu’une rumeur naissante aux alentours des années 1700. Pour épouser la fille d’un seigneur, un samouraï déclassé aurait défiguré et mené au suicide sa compagne, une joueuse de biwa (luth) d’une grande beauté.

La seconde partie de la légende, c’est à dire la vengeance d’outre-tombe d’Oiwa poussant à la folie son époux, montre combien la justice pour les femmes relevait de la fantasmagorie.

La légende inspira notamment des artistes comme Hokusai, Kyosai, Kuniyoshi ou Ikkyo, qui donnèrent leur interprétation d’une Oiwa toujours plus blême et désarticulée.

K. Hokusai, Le fantôme de Kohada Koheiji

Katsushika Hokusai (1760-1849) nous livre sur cette estampe la terrible histoire de Kohada Koheiji.

Cet acteur de fantômes devient « fantôme pour de vrai » après son assassinat. Il sort la nuit du marais où l’amant de son épouse l’a noyé et passe la tête au-dessus de la moustiquaire du lit où dorment le meurtrier et sa complice.

U.Kuniyoshi, La princesse Takiyasha et le spectre squelette, 1844

En Thaïlande

Preecha Rachawong, Les Trois Mondes, Thaïlande, 2017, toile de coton

Preecha Rachawong (né en 1961) nous livre ici sa version des Trois Mondes. Il s’agit d’une peinture de temple sur rouleau (phra bot).

Pour le bouddhisme, le monde est impermanent et la notion d’âme éternelle n’existe pas. La théorie de la réincarnation suppose cependant la survivance d’un principe spirituel, parfois appelé « charges karmique », ainsi que la rétribution des actions après la mort. Pour les dieux, autant que pour les hommes, les animaux ou les damnés, toute existence est provisoire et résulte d’une somme d’actes passés (karma).

Ces êtres résident aux enfers, sur terre ou au paradis pour une durée donnée en conséquence de leur karma.

Dans les temples en Thaïlande, les enfers sont représentés sur les peintures murales. A partir de 1950, ce sujet prit une ampleur sans précédent avec l’apparition des « jardins des enfers ». Ces installations de sculptures en plein air, au style exubérant proche du cinéma « gore », sont réalisées sous le patronage des fidèles et traduisent la visions personnelle du moine vénérable du temple.

Les reproductions que l’on voit sur cette photo s’inspirent de ces jardins, qui, bien qu’étant marginaux dans l’architecture religieuse de Thaïlande, n’en sont pas moins appréciés pour leur dimension spectaculaire. L’un des supplices les plus connus est celui de l’arbre à épines, que les coupables d’adultère doivent monter et descendre, tout en endurant les sévices des gardiens et des charognards des enfers.

La descente aux Enfers

Les Phi de Thaïlande

Difficile de traduire fidèlement le concept thaï de phi. Ce terme regroupe une multitude d’entités spirituelles issues de la tradition orale et des croyances locales: génies des lieux ou de la nature, esprits de la forêt et fantômes.

Statues créées par la société thaïlandaise « QFX Worshop » pour l’exposition
Anupong Chantorn, Rival, 2017 (réalisé pour l’exposition)

Ces deux moines bouddhistes sont tombés dans les enfers après s’être enrichis par le commerce des amulettes et des tatouages. Ils se battent sous la forme de damnés faméliques (Phi prêt).

Anupong Chantorn utilise les monstres des enfers pour critiquer les dérives commerciales de la religion contemporaine, notamment la vente des amulettes.

La peinture est réalisée sur un assemblage de robes monastiques.

Tête volante de Phi Krasü, 2011 (QFX Worshop)

Phi Krasü est un spectre prédateur.

Séduisante demoiselle durant la journée, Krasü se cache derrière les bosquets à la nuit tombée pour se transformer. Des crocs lui poussent tandis que sa tête et ses entrailles s’envolent en quête de nourriture. Phi Krasü est le spectre vorace par excellence. Elle dévore poissons pourris et excréments, ainsi que de petits animaux vivants. Les bêtes retrouvées mortes le matin peuvent avoir été victimes de Krasü. Disposer des plantes épineuses devant les maisons la dissuade généralement d’y entrer et de s’emparer des nouveau-nés, qui sont ses proies favorites.


En Chine

Prêtres taoïstes contre vampires sauteurs (et autres esprits maléfiques)

Au début des années 1980, l’acteur et producteur de cinéma hongkongais Sammo Hung crée le genre kung-fu zombies qui met en scène le combat de prêtres exorcistes (fashi) contre des vampires sauteurs (jiangshi). Ces personnages fantastiques décrits dans la littérature depuis le XVIIIème siècle, se nourrissent du sang et du souffle vital (qi) des vivants. Ils sont vêtus en mandarins et sautent à pieds joints, car il était d’usage d’attacher les chevilles des cadavres pour éviter qu’ils ne reviennent parmi les vivants.

Selon les conceptions chinoises, les souffles spirituels et corporels qui animent la personne se dispersent après la mort.

Les premiers (shen) montent au ciel, où ils peuvent être divinisés, alors que les seconds (guaï) retournent à la terre. Si les guaï ne sont pas nourris par le culte des ancêtres, ils deviennent des démons ou de dangereux fantômes affamés. Les revenants chinois sont souvent des esprits qui n’ont pas reçu de culte funéraire.

L’exorciste taoïste (fashi) chasse ces entités maléfiques à l’aide de talismans et d’objets magiques. Il cherche d’abord à les identifier, avant d’invoquer l’aide des généraux célestes et des divinités exorcistes. Selon un principe d’opposition symbolique, les objets associés à l’harmonie universelle (trigrammes, symbole du Yin et du Yang) sont de nature à chasser les esprits néfastes, source de désordre. Fertilité et protection vont de pair et les objets en rapport avec la richesses aident à éloigner les guaï.

L’épée des prêtres exorcistes consiste en un assemblage de sapèques, d’anciennes pièces de monnaie à trou qui s’attachaient à la ceinture avec une ficelle.


Publié par Melissa Neto

Guide-Conférencière

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :